Comité franco-allemand des historiens

Le 5e prix de thèse du Comité a été décerné, lors de l'AG du 30 septembre 2016,
à Marion Aballéa pour sa thèse: „Un exercice de diplomatie chez l’ennemi : l’ambassade de France à Berlin 1871-1933“

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Rudolf-von-thadden-en-2013

Emporté par un cancer qu’il avait réussi à tenir en lice pendant plusieurs années, Rudolf von Thadden nous a quittés le 18 novembre 2015, âgé de 82 ans. Pour ceux – très nombreux – qui le connaissaient, et même pour ceux qui étaient au courant de ses ennuis de santé, sa mort aura été une surprise, tant sa vitalité et son allant étaient restés les mêmes pratiquement jusqu’à sa fin. Pour tous, elle aura représenté la disparition d’une personnalité rayonnante, généreuse et attachante dont toute l’énergie et l’enthousiasme ont été mis au service d’un même objectif: œuvrer en historien à la compréhension, à la rencontre et à la réconciliation entre Allemands, Français et Polonais dans le cadre d’une Europe réunifiée.

Né à Trieglaff le 20 juin 1932, Rudolf von Thadden fut d’abord l’héritier d’un lignage d’ancienne noblesse prussienne et terrienne, la famille von Thadden et dans son cas plus précisément la branche des Thadden-Trieglaff, mais aussi d’une province, la Poméranie, qui l’ont profondément marqué et auxquels il a rendu un hommage précis et vivant dans son livre « Trieglaff. Eine pommersche Lebenswelt zwischen Kirche und Politik, 1807-1948 » (Göttingen, 2011). Ses deux parents ont énormément compté pour lui, tant par l’affection et l’éducation qu’ils lui ont données que par leur foi profonde et leur opposition résolue au nazisme dès la première heure. Son père, Reinold von Thadden-Trieglaff (1891-1976), juriste et propriétaire foncier et juriste, membre actif de l’Église confessante dès 1933, fut après guerre le fondateur du « Deutscher Evangelischer Kirchentag » dont il fut le premier président jusqu’en 1964 ; quant à sa mère, Elisabeth von Thüngen (1893-1988), elle était originaire d’une famille noble de Franconie. Grandi dans un environnement encore très marqué par la tradition du grand domaine foncier (issu de la « Gutsherrschaft »), la domination sociale et culturelle des familles nobles, un protestantisme teinté de piétisme, mais aussi la solidarité terrienne et villageoise, il fut dès sa jeunesse et son adolescence confronté à des épreuves particulièrement dures : la mort au front de trois de ses frères, la condamnation à mort et l’exécution à Plötzensee de sa tante Elisabeth von Thadden (1890-1944), l’emprisonnement de son père par les Soviétiques et enfin l’expropriation par les Polonais et le départ dans les années suivant la fin de la guerre du reste de la famille et de toute la population du village de Trieglaff vers l’Allemagne occidentale.

Après une scolarité secondaire effectuée à Genève où son père représentait l’Église protestante allemande auprès du Conseil œcuménique des Églises, il fit des études d’histoire, de théologie protestante et de langues romanes à Tübingen, Paris et Göttingen. Sa thèse soutenue en 1958 à Göttingen portait sur les prédicateurs de cour du Brandebourg et de la Prusse aux XVIIe et XVIIIe siècles (« Die brandenburgisch-preußischen Hofprediger im 17. und 18. Jahrhundert », Berlin 1959). Elle fut suivie par sa thèse d’habilitation soutenue en 1967 ; consacrée à l’histoire française, elle analysait les raisons pour lesquelles la Restauration avait conservé les structures administratives et la centralisation héritées du Premier Empire, ainsi que les modalités de ce maintien (« Restauration und napoleonisches Erbe. Der Verwaltungszentralismus als politisches Problem in Frankreich, 1814-1830 », Mayence 1972). Dès 1968, il fut élu professeur d’histoire moderne et contemporaine à l’Université de Göttingen ; il fut un temps recteur de la faculté des lettres de cette même Université et lui resta fidèle jusqu’à son départ en retraite.

Historien passionné, Rudolf von Thadden accordait autant d’importance à l’enseignement et à la transmission du savoir qu’à la recherche proprement dite. Homme de contact, de communication et de parole (il m’a souvent raconté comment, lorsqu’il était enfant, ses frères et lui aimaient jouer ensemble des pièces de théâtre), doué d’un rare sens du public et du génie de l’amitié, il s’est attaché à faire découvrir à des lecteurs et auditeurs de tous horizons les thèmes qui lui tenaient à cœur – à preuve, outre son livre précédemment évoqué sur l’histoire de Trieglaff, son essai « Fragen an Preußen » paru en 1981 dans le contexte de la grande exposition sur la Prusse montrée à Berlin-Ouest dans le bâtiment tout juste rénové du Gropius-Bau et qui avait pour point de départ des émissions de radio sur le même sujet – un chef d’œuvre de pédagogie historique construit autour de sept questions de base -, ou encore sa synthèse sur l’histoire religieuse de la Prusse (« Eine preußische Kirchengeschichte ») parue à Göttingen en 2013.

Dès le début, cet engagement pour l’histoire a été de pair avec un double engagement politique et religieux. À la différence de son oncle Adolf von Thadden (1921-1996) que l’expérience de la guerre, du nazisme, de l’expulsion et de la division de l’Allemagne avaient conforté dans ses convictions nationalistes (il fut en 1964 un des fondateurs du NPD en 1964), Rudolf von Thadden avait, lui, tiré de ces mêmes expériences des conclusions opposées, à savoir la nécessité de s’engager pour l’édification d’une Allemagne nouvelle, démocratique et libérale, sociale et ouverte, d’une Allemagne qui porte avec courage un regard critique sur son passé et qui fasse une priorité de sa réconciliation avec ses voisins – à commencer par la France et la Pologne. De là découle son adhésion précoce au SPD, parti auquel il est resté fidèle jusqu’à la fin de sa vie, son admiration pour le chancelier Helmut Schmidt dont il fut très proche, mais aussi ses liens, un peu plus tard, avec le chancelier Schröder et plus encore avec l’actuel ministre des Affaires Etrangères, Frank-Walter Steinmeier.

Quant à son engagement religieux, il se fit avant tout par l’intermédiaire de sa participation régulière aux activités du Kirchentag, fondé en 1949 par son père – d’où entre autres les liens nombreux et les amitiés qu’il a su nouer dans les milieux protestants, ainsi avec Richard von Weizäcker qui, parallèlement à son engagement au sein de la CDU, fut également président du Kirchentag de 1964 à 1970 puis de 1979 à 1981 avant de devenir maire de Berlin-Ouest (1981-1984) puis président de la République (1984-1994), ou encore avec Manfred Stolpe, conseiller juridique de l’Église protestante de RDA puis ministre-président du Land de Brandebourg après la réunification.

L’orientation précoce de Rudolf von Thadden en direction de la France dont témoignent entre autres ses liens d’amitié avec Alfred Grosser ou François Scheer, prit une dimension nouvelle en 1983 avec l’invitation que lui adressa François Furet, alors directeur de l’EHESS, de tenir un séminaire consacré à l’histoire et à la culture allemandes. Il anima ce séminaire avec sa passion coutumière pendant plusieurs années, ce qui lui permit à la fois d’élargir le cercle de ses contacts et amitiés en France (en particulier dans les milieux socialistes), mais aussi de mieux se faire l’avocat de la cause allemande et de l’amitié entre les deux pays pendant les années décisives de la chute du mur de Berlin et des débuts de la réunification. C’est dans le même esprit qu’il agit entre 1985 et 1994 comme président de l’Institut Franco-allemand de Ludwigsburg, mais aussi un peu plus tard, entre 1999 et 2003 à la suite de sa nomination par le gouvernement fédéral en tant que coordinateur des relations franco-allemandes. Parmi les multiples contacts nés pendant ces années parisiennes, le plus fécond sans aucun doute aura été celui qu’il noua avec Brigitte Sauzay qui était alors traductrice officielle du président de la République. Cette amitié qui dura jusqu’à la mort de cette dernière en 2003, reposait sur une profonde « complicité intellectuelle » (F. Lemaître) et eut pour retombée concrète la fondation en commun en 1993, donc peu de temps après la réunification, avec l’aide, entre autres, de Richard von Weizsäcker et de Manfred Stolpe, de l’Institut de Berlin-Brandebourg pour la relation franco-allemande Europe. Installé dans le château de Genshagen, situé dans le Brandebourg au sud de Berlin, cet institut s’inspirait autant du modèle de la fondation de Royaumont en France que de celui des académies protestantes ou de la Friedrich-Ebert-Stiftung en Allemagne ; lieu de recherches, de débats et de rencontres, il fut dirigé par Rudolf von Thadden de 1994 à 2007. À la suite du soutien accordé par le chancelier Schröder et le président Chirac au vœu formulé pour le quarantième anniversaire du traité de l’Elysée (janvier 2003) par le « parlement des jeunes », Rudolf von Thadden joua un rôle décisif dans le lancement et la réalisation des trois volumes du manuel franco-allemand d’histoire parus entre 2006 et 2011, une entreprise pionnière dont l’écho à l’étranger fut au moins aussi important que la réception dans nos deux pays. Ce rappel ne serait pas complet s’il ne mentionnait, enfin, ses trois livres qui ont paru en français : en premier son essai « La Prusse en question : histoire d’un État perdu », paru en 1985 chez Actes Sud avec une préface de son ami François Furet et dans une traduction d’Hélène Cusa et Patrick Charbonneau ; en second le volume collectif sur « Le Refuge huguenot » dirigé avec Michelle Magdelaine et paru lui aussi en 1985 en France, chez Armand Colin, et en Allemagne chez Beck (Munich) ; en troisième lieu, sa thèse d’habilitation « La centralisation contestée : l’administration napoléonienne, enjeu politique de la Restauration, 1814-1830 » parue en 1989 chez Actes Sud et traduite, elle aussi, par Hélène Cusa et Patrick Charbonneau.

Né dans une province devenue polonaise après 1945, Rudolf von Thadden développa de ce fait tôt un intérêt tout spécial pour la Pologne. Hostile à toute forme d’irrédentisme ou de nostalgie pour la patrie perdue, il se fit très tôt l’avocat d’une reconnaissance inconditionnelle de la Pologne nouvelle et de la nécessité d’une réconciliation en profondeur avec elle comme conditions préalables à l’établissement de rapports de confiance entre les deux pays et les deux sociétés. En agissant ainsi, il reprenait en compte les thèses développées par le « mémoire sur la situation des réfugiés et le rapport du peuple allemand avec ses voisins orientaux » (« Ostdenkschrift ») publié en 1965 par l’Église protestante allemande, mémoire qui devait fortement influencer la nouvelle « politique à l’Est » lancée en 1969 par Willy Brandt et Walter Scheel. Dès le début des années 1980, il noua de nombreux liens avec les responsables de Solidarnosc, à commencer par Bronislaw Geremek qui devint aussitôt son ami. Avec la chute du régime communiste en Pologne, la chute du mur de Berlin et la réunification allemande, Rudolf von Thadden put enfin donner toute sa mesure à son engagement en faveur de la réconciliation avec la Pologne. Lorsque le Land de Brandebourg décida en 1991 de fonder une nouvelle université à Francfort sur l’Oder (l’Université Viadrina qui renouait avec l’ancienne université fondée en 1506 et abolie en 1811), Rudolf von Thadden, membre du sénat de fondation de cette nouvelle université et premier doyen de la faculté des sciences de la culture de 1991 à 1993, soutint activement le projet d’en faire une université germano-polonaise et européenne. Après la fondation en 1993 de l’institut de Genshagen, s‘appuyant sur les nombreux contacts qu’il avait en Pologne (à commencer par son amitié pour le publiciste Adam Krzeminski), il fit en sorte que l’institut développe ses liens avec la Pologne pour devenir progressivement un institut trilatéral franco-germano-polonais (ce qu’il est aujourd’hui pleinement). Parallèlement à son engagement public, Rudolf von Thadden n’eut de cesse d’œuvrer à la réconciliation et à la rencontre entre les anciens habitants allemands de Trieglaff et les nouveaux habitants polonais de Trzygłów avec qui ses premiers contacts remontent à 1978. Grâce à l’amitié que sa famille avait nouée avec la famille polonaise qui exploitait l’ancien grand domaine de ses ancêtres, ces contacts purent prendre une tout autre dimension après 1989 ; ils se concrétisèrent en particulier par trois initiatives qui pour Rudolf von Thadden comptèrent parmi les moments les plus forts et les plus heureux de sa vie : la cérémonie, ouverte par un culte œcuménique célébré en commun dans l’ancienne église protestante du village, devenue entretemps église catholique, par les habitants de Trzygłów et nombre d’anciens habitants de Trieglaff, au cours de laquelle fut apposée, le 8 septembre 2000, dans l’entrée de l’église, une plaque de bronze portant l’inscription suivante, rédigée en polonais et en allemand : « Pax vobis. À la mémoire des nombreux habitants allemands de Trieglaff qui y ont vécu et y furent heureux, avec tous les meilleurs vœux pour le bonheur et la prospérité de ceux qui ont aujourd’hui leur « Heimat » ici même, à Trieglaff » ; la seconde initiative fut, deux ans plus tard, l’inauguration dans le cimetière de Trzygłów d’un carré funéraire rassemblant les restes des pierres tombales de la famille von Thadden et gardant le souvenir de ses défunts ; la troisième, enfin, eut lieu à Genshagen en 2007 et permit les retrouvailles des actuels habitants polonais de Trzygłów, des anciens habitants allemands de Trieglaff et d’une soixantaine de descendants d’anciens habitants de Trieglaff émigrés aux États-Unis et revenus en Europe pour cette occasion.

Les multiples engagements de Rudolf von Thadden lui ont valu de nombreuses distinctions et marques de reconnaissance ; parmi elles, on retiendra les deux doctorats honoris causa qui lui ont été décernées par les Universités de Genève et de Francfort sur l’Oder (Viadrina), l’élévation au grade de Commandeur de la Légion d’Honneur qui lui a été accordée par la France ainsi que la Grande Croix avec étoile de l’Ordre du Mérite Fédéral qui lui a été accordée par l’Allemagne.

Si heureux qu’il ait été de les recevoir, il ne les mit cependant jamais en avant. Car pour lui l’essentiel était ailleurs. Pour lui qui était un homme de fidélité, la famille a toujours tenu une place centrale. Avec sa femme, Wiebke Fesefeldt, née en 1931 à Tübingen et épousée en 1958, historienne comme lui et auteure de romans d’histoire pour la jeunesse (je me rappelle encore avec quelle admiration il m’avait parlé de ses premiers livres sur l’époque carolingienne et ottonienne), il formait un couple particulièrement uni  et totalement complémentaire. Ensemble, ils ont eu quatre enfants auxquels ils ont donné des prénoms empruntés à l’histoire familiale. Tous se sont retrouvés autour de leur mère, de la famille, des proches, des amis et d’une foule nombreuse le 28 novembre 2015 pour le culte d’obsèques puis l’enterrement au nouveau cimetière de la ville. Célébré dans l’église protestante de l’Université par Thomas Kaufmann, historien de l’Église de cette même Université qui a prononcé à cette occasion un sermon d’une qualité exceptionnelle, ce culte fut un grand moment de reconnaissance, de gratitude et d’espérance. Car il fut à l’image d’un homme dont toute la vie a été elle-même portée par une foi profonde, confiante et généreuse, d’un homme qui avait fait sienne la parole du chapitre 43 du Livre du prophète Isaïe que sa famille avait choisie pour le faire-part de décès : « N’aie pas peur, car je t’ai racheté. Je t’ai appelé par ton nom, tu m’appartiens! ».

 Étienne François

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